Beckenbauer : la force du destin

Beckenbauer : la force du destin

Les saisons se suivent et se ressemblent : le Bayern de Munich exerce son implacable domination sur le football d'Outre-Rhin et fournit l'ossature de la Mannschaft. Pourtant, avant Franz Beckenbauer, le Bayern avait remporté seulement un championnat et une coupe d'Allemagne fédérale.

Défenseur aux pieds d'or

Beckenbauer est le meilleur footballeur allemand de l'histoire. Celui qui a fait oublier Fritz Walter, glorieux capitaine de l'équipe championne du monde en 54 ; cette génération qui, à la surprise générale, a mis fin au règne sans partage des « magiques magyars ». Franz Beckenbauer est le seul défenseur qui a remporté deux Ballons d'Or ; l'un des trois footballeurs, avec Zagalo et Deschamps, à avoir gagné la Coupe du Monde en tant que joueur et entraîneur. Une légende qui alliait efficacité, élégance, technique, intelligence, charisme, cœur... Autant de talents réunis chez le Roi Pelé, sans toutefois les qualités athlétiques (vitesse, puissance, détente verticale et horizontale), la créativité, l'instinct du Brésilien. Beckenbauer aura choisi de forcer le destin. Son parcours lui a laissé un palmarès impressionnant : capitaine du Bayern, il a conquis 4 Coupes Nationales, 1 Coupe des Coupes, 3 Coupes des Clubs Champions et 1 Coupe Intercontinentale. En tant que capitaine de la Mannschaft, il a triomphé dans 1 Coupe du Monde et 1 Coupe d'Europe, glané 2 titres de Vice-champion et une troisième place européenne.

Un choix par défaut

En 1958, Munich est une ville dans l'effervescence de sa reconstruction, suite à la débâcle finale de l'Allemagne nazie. Âgé de 13 ans, Franz est un coureur aux pieds particulièrement habiles. Il attire les regards sur sa petite équipe de quartier, le SC 1906 Munich. La tête haute, le gamin traverse le terrain, ballon collé au pied. Il tape à l'œil des dirigeants du plus ancien club bavarois, le TSV 1860 Munich. Eux veulent l'enrôler. Lui en est ravi. Jusqu'au jour où les deux clubs s'affrontent à l'occasion d'un tournoi. Désireux de montrer ses qualités à ses futurs partenaires, l'ado réalise la roulette et le dribble de trop : il est frappé au visage par l'un d'entre eux qui répond au nom de König, Roi en langue allemande. Indigné, celui qui bientôt sera surnommé le Kaiser, l'Empereur, signe par défaut au Bayern, un club modeste qu'il conduira sur le toit de la République Fédérale Allemande, puis du monde. Avant de terminer aux côtés du... Roi Pelé, devenu son ami. Un beau pied de nez à la force du destin !

Leader charismatique

Le tout jeune milieu de terrain éclabousse de sa classe les rectangles verts de Bundesliga. En équipe nationale, il forme avec Wolfgang Overath, le gaucher du FC Cologne, un duo remarquable de prestance et d'effectivité. Pour les besoins du Bayern, il est parfois utilisé en défense centrale. Le surdoué y fait étalage de son extraordinaire compréhension du jeu et d'un réalisme froid. Sa vision du foot claire et immédiate lui permet d'anticiper le déroulement des actions en lui dictant un placement judicieux qui lui procure un temps d'avance sur ses adversaires. Beckenbauer prend alors conscience de l'intérêt de mettre au service de son équipe ses qualités, exceptionnelles chez un défenseur : il peut donner une dimension nouvelle au poste de libero, comme patron de l'arrière-garde bavaroise. Plus que son ultime barrière, il décide d'en devenir l'animateur, la rampe de lancement. Car la maîtrise technique de ce droitier lui assure une parfaite conduite de balle et une qualité de passe de l'extérieur du pied comparable à celle d'un Modric aujourd'hui ; garante d'une relance précieuse pour sa formation. Son charisme lui confère un ascendant naturel sur ses coéquipiers : d'un simple regard, il les rassure et leur transmet ses consignes. Son fidèle tâcheron, le stoppeur Schwarzenbeck, qui semble pataud à ses côtés, se tient en attente des ordres du boss. Au Bayern comme dans la Mannschaft, le Kaiser impose le choix de ses partenaires et des remplaçants. L'ossature bavaroise est intronisée épine dorsale de la Mannschaft ; avec le bondissant gardien Sepp Maier, surnommé « le chat » ; Breitner le révolté à la chevelure bouclée, arrière gauche dont la vocation offensive est encouragée par son Kaiser ; le prolifique buteur Gerd Müller, équilibriste au centre de gravité bas, Ballon d'Or aux cuisses puissantes et à la détente verticale surprenante chez cet attaquant de petite taille et de grand talent ; puis plus tard, le futur Ballon d'Or Karl-Heinz Rummenigge, dit « Kalle ».... Des joueurs qui, avec l'autre Ballon d'Or Lothar Matthäus, ont personnifié la domination de la RFA sur le football européen et mondial. En sélection nationale, ce noyau dur de Bavière est consolidé par des joueurs aux qualités complémentaires tels Overath, Vogts, Bonhoff, adaptés au jeu pratiqué avec succès à Munich ; un système basé sur une densité défensive et une relance appliquée depuis l'arrière-garde, qui assure la possession et la progression du cuir en favorisant le déclenchement de contre-attaques létales. Vrai, l'Empereur sait forcer le destin. Et ses volontés sont satisfaites, notamment aux dépens des joueurs du principal club rival des Bavarois, le Borussia Mönchengladbach : en premier, l'excellent playmaker Günter Netzer, chaussant du 47 (!) ; assisté de son compère de l'entrejeu Wimmer ; l'ailier gauche Jupp Heynckes... Si certains ont pu le percevoir comme un nouveau dictateur, pour tous Beckenbauer reste le grand artisan d'une décennie de succès mémorables ; qui nous vaudra plus tard du gentleman Gary Lineker, ex grand avant-centre devenu apprécié journaliste de la BBC, au sens de l'humour aussi aiguisé que son sens du but, la fameuse boutade : « le football est un jeu où 22 personnes jouent avec un ballon et où un arbitre fait une quantité d'erreurs ; et à la fin, l'Allemagne gagne toujours ».

« Y'a vol ! »

Franz Beckenbauer aurait pu faire sienne cette déclaration d'un soldat allemand à son chef (tirée d'un film de Gérard Oury), qui avait déclenché une célèbre répartie de Francis Blanche : « y'a plus que vol, y'a zabotache ! » Car la World Cup66 devait être la fête du football universel ; et pour Beckenbauer, grand espoir européen de 21 ans, l'opportunité d'affirmer sa précoce consécration internationale. Or, cette Coupe du Monde laisse à l'histoire le souvenir amer de bien des polémiques, d'une machination des organisateurs pour favoriser l'équipe aux Three Lions. Tout a été planifié et exécuté pour mettre le monde aux pieds de « la mère du football » ; cette grande nation parfois qualifiée, allez savoir pourquoi, de « perfide Albion ». À trois mois de la compétition, la Coupe Jules Rimet a été volée, puis retrouvée peu avant son ouverture. La violence a régné sur les pelouses de la World Cup et hors des stades, accompagnée des effluves de bière chères aux hooligansmods et autres rockers. L'Angleterre a disputé tous ses matchs en son antre de Wembley, portée par 90 000 supporters et des referees à la clémence zélée. Les autres équipes ont été contraintes à de longs déplacements rendus difficiles ; truffées de problèmes d'intendance ; et soumises à un arbitrage défavorable. Pour les redoutables nations sud-américaines en particulier, la route (de la finale) 66 a été parsemée d'embûches. Dès les poules initiales, l'équipe favorite, le Brésil, a été écartée suite à la blessure volontaire du meilleur footballeur du monde, O'Rey Pelé, victime d'un matraquage systématique de la part des Bulgares et des Portugais. Avec la complicité d'un corps arbitral permissif, comme frappé de cécité sélective. Les 1/4 de finale ont été édifiants : la Mannschaft ayant joué ses trois derniers matchs contre des équipes réduites à dix ou neuf joueurs, un arbitre anglais refusant un pénalty aux Uruguayens sur une main manifeste de l'Allemand Schnellinger, puis expulsant deux joueurs de la Céleste ; un arbitre allemand qui ne parlait pas un mot d'espagnol expulsant le capitaine argentin Rattin, dont il ne supportait plus les mimiques ! En finale, la victoire anglaise a été décidée sur un « but fantôme ». Qu'importe si le juge de touche a toujours affirmé que le ballon n'avait pas franchi la ligne de but allemande, l'arbitre maintint sa décision : « goal » ! Une étude récente de l'Université d'Oxford a confirmé au moyen de techniques modernes que ce but devait être invalidé. À notre connaissance, Scotland Yard n'a pas été saisie de l'affaire. La Reine a anobli le valeureux capitaine Bobby Moore, le magnifique Bobby Charlton rescapé de la catastrophe aérienne qui avait décimé dix ans plus tôt l'équipe de Manchester United... Et Alf Ramsey, Président de la FIFA ! Sir Alf avait forcé le destin en obtenant à son pays l'organisation de la World Cup et en lui confiant la garde de la Coupe Jules Rimet pour quatre années (où jamais elle ne fut dérobée) : mission accomplie. De quoi bientôt faire chanter la terre entière, au son de Queen : « we are the champions... » Qui a dit que Dieu reconnaîtra les siens ?

Tragédie aztèque

De la carrière du légendaire Franz Beckenbauer, n'ont pas manqué les épisodes et anecdotes mémorables. Il convient pourtant de détacher l'haletante demi-finale du spectaculaire Mondial 70. Beaucoup considèrent cette rencontre historique comme « le match du siècle ». En raison de son émotionnante dramaturgie : un suspense digne d'Hitchcock ! Il fut disputé avec le premier ballon noir et blanc de l'histoire, conçu par les Allemands d'Adidas. Ce thriller opposait l'Italie à la République Fédérale d'Allemagne. Sous la chaleur torride du stade Azteca de Mexico, en présence de plus de 100 000 spectateurs et retransmis en mondovision. Il aura tenu en haleine tout l'univers, devant des écrans télé en couleur. Sur le rectangle vert, se produisaient une pléiade d'acteurs renommés : côté italien, le gardien Albertosi, l'impitoyable défenseur Burgnich, le géant Facchetti ; l'omniprésent et efficace Mazzola (fils), jugé incompatible (catenaccio oblige !) et/ou son éternel homologue et rival Gianni Rivera, homme et joueur de classe ; « il bomber » Luigi Riva, « Gigi l'amoroso », qui faisait chavirer les cœurs féminins de sa Sardaigne à l'Italie septentrionale ; Domenghini, De Sisti... Côté allemand, un casting pas moins impressionnant entourait Beckenbauer des Maier, Schulz, Vogts, de Gerd Müller, « der bomber », du populaire vétéran Uwe Seeler, Libuda, Grabowski, de l'arrière latéral du Milan AC, Schnellinger... Et de l'entraîneur Schön, protégé du soleil par sa célèbre casquette plate. Une affiche alléchante par l'opposition des styles en présence, qui offrait le spectacle d'un duel entre deux implacables serial buteurs, Müller et Riva ; avec le dogme du jeu défensif italien ordonnant une alternance frileuse entre Mazzola et Rivera, leaders d'attaque pourtant complémentaires puisque, justement, tout les opposait. Le scénario n'a pas trahi les attentes : Boninsegna ayant rapidement ouvert le score, en vain les Allemands avaient dominé, puis Schnellinger avait égalisé dans les arrêts de jeu. Non sans ironie, Rivera qui ne manquait pas d'humour, aurait alors murmuré à son partenaire de club : « à ton retour à Milan, on fera sauter ta voiture... » L'intensité dramatique avait atteint son paroxysme durant les prolongations. Sous l'effet de l'écrasante chaleur mexicaine conjuguée à l'hypoxie liée à l'altitude, les joueurs étaient exténués par les efforts soutenus pendant une heure et demie. Dès lors, plus question de schémas tactiques, de calculs. Les protagonistes s'affrontaient à visage découvert, en faisant appel à l'héroïsme. Et admirable, le Kaiser a crevé l'écran : l'épaule luxée, il a continué à lutter courageusement, bras en écharpe. Tel un félin, Müller, de la tête, donnait l'avantage aux coéquipiers de Beckenbauer. Boninsegna remettait à égalité les deux équipes. Puis Rivera marquait. Le chassé-croisé se poursuivait avec l'égalisation de l'inévitable Müller. Jusqu'au but libérateur de Rivera tandis que les Allemands tentaient encore le tout pour le tout. En somme, une véritable épreuve d'effort pour les cardiaques ! La compétition exigeait un vainqueur pour disputer la finale. Les dieux du foot ont choisi l'Italie. La marche de l'Empereur s'est arrêtée trop tôt : il n'avait pas su forcer le destin. Mais le véritable triomphateur de cet après-midi où a soufflé un vent d'épopée, fut le football. Depuis ce jour, dans le stade Azteca, une plaque commémore « el partido del siglo » : ces 120 minutes mexicaines qui restent à tout jamais les meilleures ambassadrices du ballon rond ; qui conduiront à la grande fête brésilienne d'une finale rachetant la palpitante, incertaine et honteuse finale anglaise de la World Cup 66. Du haut de ses 2 200 mètres, Mexico répandait une salvatrice bouffée d'air pur sur le football universel.

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